matinière
enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait sortir comme s'il
eût fait nuit noire.
Il jeta de côté les planches qui barricadaient la
brèche de sa tour et mit le pied dehors.
La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un large et rapide
courant entre le Mont et Tombelène. La brume qui était
légère laissait voir le flot bleuâtre à
cent pas de distance.
Hue de Maurever marcha vers la rive.
-Elle n'est pas venue hier, pensait-il, ni avant-hier non plus.
Mon Dieu ! lui serait-il arrivé malheur !
Disant cela, sa main se porta involontairement vers sa poitrine
qu'il pressa.
Ce geste n'appartenait pas à son inquiétude de père.
C'était une souffrance physique qui le lui arrachait. Il
avait faim.
Ses provisions étaient épuisées depuis l'avant-veille.
Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas.
Reine qui était la fille courageuse et dévouée
!
Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui brise les plus
forts, car son coeur saigna tout de suite à la pensée
de sa fille.
Et la douleur morale tue bientôt la douleur physique.
Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée.
Depuis deux nuits, la mer se trouvait haute à l'heure où
la jeune fille traversait d'ordinaire l'espace qui sépare
les deux monts.
Peut-être attendait-elle, cachée quelque part dans
les Rochers du Mont-Saint-Michel.
Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de l'eau.
À mesure que la raison lui donnait des motifs de penser
qu'aucun malheur n'était tombé sur Reine, la faim
parlait de nouveau et plus fort.
Ce n'était pas un gourmet que ce chevalier austère.
Et pourtant des rêves sensuels voltigeaient en ce moment
autour de son cerveau fatigué.
Qui de vous a eu faim ? J'entends la faim qui tord les muscles
de la poitrine et fait monter à la tête le délire
furieux.
La faim qui est à votre faim quotidienne ce que la mort
est au sommeil,