
c'était
elle, c'était Reine de Maurever ! Chaque soir elle venait,
bravant le carreau des arbalètes ou la balle des arquebuses,
elle venait apporter du pain au captif. Mais quand les deux bourreaux
geôliers virent que la faim ne tuait pas monsieur Gilles
assez vite, ils achetèrent trois paquets de poison au Milanais
Marco Bastardi, l'âme damnée du sire de Montauban.
Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée
de ce crime, et s'enfuit alors du château de la Hardouinays.
Robert Roussel et Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là
sont maudits ; l'enfer les soutient.
Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, déguisée
en paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit.
Monsieur Gilles était couché tout de son long sur
la paille humide.
Reine devina. Elle courut chercher son père qui se cachait
dans les environs, et un prêtre.
Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se confessa
à travers le soupirail.
Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui demanda
:
-Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos ennemis ? [1]
-Je pardonne à tous excepté à François
de Bretagne, mon frère, répondit le mourant, qui
trouva un dernier éclair de vie ; Abel n'a point pardonné
à Caïn. Pour le fratricide, point de pardon, car le
pardon serait une impiété !
Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se leva sur
ses jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit
les barreaux.
-Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils
sont sans reproche. Va vers le duc François, mon frère,
mon seigneur et mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt
en le citant au tribunal de Dieu. Le feras-tu ?
Le prêtre hésitait.
-Moi, je le ferai, prononça Hue de Maurever parmi ses sanglots.
Car il aimait monsieur Gilles comme son fils. Celui-ci tendit
sa main à travers les barreaux. Hue de Maurever la baisa
en pleurant.
1 :
Histoire de Bretagne